dimanche 20 mai 2018

Affaires


Affaire Seznec. Enfin, l’os retrouvé dans son jardin a parlé. C’est bien Guillaume Seznec qui a tué le bœuf. L’enquête est rouverte.

« Les riches, ils n’ont pas besoin d’un président, ils se débrouillent très bien seuls » (Emmanuel Macron, président, 12 avril 2018). Les pauvres ont appris à se débrouiller tout seuls aussi, et s’ils ont de nombreux besoins, ils ont renoncé depuis longtemps à celui d’un président.

La Palme d’or de la bêtise indécente revient à une publicité de la Fondation Abbé Pierre : à la radio, on y entend un pauvre, la voix cassée par la rue, supplier un riche de lui faire l’aumône, avec cet argument : « Réduisez votre impôt sur la fortune immobilière. Merci. » Sur l’image, le pauvre à tête de l’emploi arbore une pancarte impeccablement calligraphiée. Voilà un pauvre bien informé des dernières dispositions fiscales, et qui sait prendre les riches par les sentiments. Reviens, l’Abbé, le dos des publicistes de ta Fondation mérite ta canne !

samedi 12 mai 2018

G. G.


Après Postscript, qui suivait Épilogue, qui suivait Apostille, qui suivait Codicille, qui suivait Bardadrac, Gérard Genette décida que le vocabulaire ne lui offrait plus d’autre mot pour ajouter un livre supplémentaire, sauf à publier un Posthume, qui viendra peut-être, et avec cette élégance ironique qu’on lui connaît, il tira sa révérence.

La longue phrase enveloppée de Genette se réfléchit constamment, dans la distance de l’intelligence et de l’humour.

On l’accusa de jargon, de formalisme. Rien de plus clair cependant que cette démarche qui fuit les à-peu-près et crée à mesure ses propres instruments en les expliquant, et touche au fond par l’analyse des rapports entre les éléments, ce qui est la définition du structuralisme.

Lors d’un entretien pour le Magazine littéraire (n° 328, janvier 1995), mon rudimentaire magnétophone à cassettes émis un son aigu. Genette eut un sursaut qui me parut exagéré. Je trouve l’explication dans l’un des livres bardadresques : il souffrait d’hyperacousie. Je m’en veux de lui avoir abîmé l’oreille, qu’il avait si musicienne.

Qu’on le considère comme écrivain à partir de Bardadrac lui inspirait des réflexions amères et cinglantes : écrivain, il l’était dès le premier recueil d’essais. Avec Barthes, il a contribué à brouiller la frontière entre critique et littérature. À la réflexion, je me demande s’il n’aurait pas dû pousser l’analyse jusqu’à faire apparaître cette différence indépassable : le critique a toujours un objet, alors que l’écrivain avance à l’aveugle, sur rien, sans garde-fou.

Sollicité pour participer à un volume ludique de Lettres à Flaubert (Thierry Marchaisse, 2017), G. G. envoya ce billet, d’une belle écriture élancée : « Merci de votre invitation, mais comme Gustave ne répond jamais à mes lettres… »

samedi 5 mai 2018

Sexe, sexuel, sexisme


Médecins sans frontières reconnaît « 24 cas de harcèlement ou abus sexuels en son sein ». Certains harceleurs s’en prennent aussi à d’autres parties de l’anatomie.

Et toujours pas une seule plainte d’homme pour harcèlement sexuel. Ce qui prouve bien la différence des sexes.

Un « célibataire involontaire », dont les avances ont été repoussées par les dames, jette sa voiture dans la foule. Parmi les morts, statistiquement, sans doute quelques « célibataires involontaires » comme lui, malheureux en amour, mais désireux de vivre encore. La cible adaptée, sans vouloir donner des idées, eût été un rassemblement de célibataires sur la route du bonheur, un cortège de mariage, un speed dating, la foire nationale du célibataire à Mézériat (département de l’Ain), sur la place du Marché, etc.

En raison d’un scandale sexuel, le prix Nobel de littérature ne sera pas attribué cette année. La portée de cette annulation est moindre si l’on songe que c’était le tour d’une femme. Les écrivain.e.s qui n’auront jamais obtenu le prix pourront dire que leur nom figurait sur la liste de 2018.

mardi 1 mai 2018

Langue


Le banquier avait ouvert un compte en Suisse sous un nom d’emprunt.

Entendu à la radio : « On va remettre les choses à plat et toutes les cartes seront sur la table. »

Une petite fille, passant sur un trottoir : « Mamy, elle est plus vieille que maman et elle est même pas toujours morte. »

Il trouvait Armstrong assez mauvais. Peut-être se trompait-il.

Les faucons seraient moins dangereux si parmi eux ne se glissaient autant de vrais.

C’est beau les coquillages, mais quand on pense que ce sont des squelettes.

Pourquoi le mot « exemple » a-t-il une forte tendance à se répéter, après l’expression « par exemple » ? « Par exemple, on peut citer l’exemple… » L’exemple ne peut s’empêcher de se donner en exemple.

lundi 16 avril 2018

Théâtre du monde


Une spectatrice félicite un acteur qui joue un personnage bégayant : « J’aimerais bien perdre mon latin avec vous. »

Sur scène, on joue à représenter des rapports de pouvoir : hommes / femmes ; maîtres / valets ; bourgeois / domestiques. Mais en coulisses, les acteurs amateurs oublient les hiérarchies de la vie réelle et les neutralisent dans la communauté du jeu. Deux lectures possibles : ou bien l’illusion théâtrale conforte la dure loi sociale qui se rétablit à la sortie du théâtre (version Rousseau dans sa Lettre à l’Alembert sur les spectacles) ou bien : la preuve qu’une société égalitaire est possible, regardez des acteurs derrière la toile. Il suffirait de transposer sur la scène du monde les liens horizontaux qui se nouent dans la troupe.

Les puissants inspirent la terreur, comme des monstres shakespeariens : ce qui est nouveau, c’est qu’ils cumulent à la fois les rôles de bouffon et de tyran. Il faut remonter à Néron.

1°. Commettre un acte dans la réalité, par exemple un meurtre, par exemple un meurtre de masse.
2°. Déclarer que ce meurtre a été mis en scène par ceux qui le dénoncent. D’ailleurs, si nous l’avions commis, on peut nous faire confiance, on n’aurait pas loupé la cible. Là, pardon, mais c’est du travail de simulateurs, ni fait ni à faire.
3°. Boucler les abords du site, arriver le premier sur zone, effacer ici, ajouter là, modifier la disposition du décor, bouger les corps. Vous disiez ?

dimanche 15 avril 2018

Écrire


Chateaubriand se promettait de revenir chez les vivants corriger les épreuves des Mémoires d’outre-tombe. Ce serait rapide car, disait-il, « les morts vont vite ». Michel Foucault a pourtant pris 34 ans pour terminer le tome IV de son Histoire de la sexualité. Son éditeur annonce qu’il prépare le tome V et dernier, pourvu d’appendices, des notes et des brouillons des quatre précédents.

Mort de Jean Salem. Dans sa rubrique nécrologique publiée par Le Monde (19 janvier 2018), on apprend que son père, Henri Alleg, a écrit La Question, alors qu’il était détenu, « sur des feuilles de papier hygiénique qu’il parvient à faire passer à ses avocats ». Ses tortionnaires avaient négligé de le priver de ce support d’écriture.

Dissolution de la notion de genre, constatée dans la manière désinvolte dont Télérama indexe les films. Des gens sans importance d’Henri Verneuil (1955) : « Genre : comédie humaine et prolétaire ». La Règle du jeu : « Genre : Indépassable ». Les Demoiselles de Rochefort : « Genre : mélodie du bonheur ». Un genre sert à classer, à comprendre les individus dans une espèce. Si chaque film relève d’un genre particulier, qui n’appartient qu’à lui, alors la notion de genre disparaît. Triomphe de la singularité irréductible. On perd le collectif : ce qui permet de com-prendre.

jeudi 22 mars 2018

SNCF


Dans un journal, je n’ai pas noté lequel : « Philippe promet de réformer la SNCF à grande vitesse. » L’ambiguïté du complément (« à grande vitesse » se rapporte aussi bien à SNCF qu’à la réforme), l’image du TGV pour caractériser le tempo politique « naturalisent » en quelque sorte la décision politique : il semble normal d’appliquer à la SNCF un régime qui appartient à son identité. L’image interne enferme et rend acceptable le train de mesures : on a bien dû la faire aussi, celle-là. Le chemin de fer est un grand pourvoyeur d’images, sans doute parce qu’il a forgé l’identité de la nation.

On a coupé le rail en deux (les infrastructures d’un côté, le matériel roulant de l’autre), on a rapproché les villes à grande vitesse et décroché les campagnes, on a déchargé le fret vers les camions, et ceux qui ont fait dérailler la locomotive s’étonne que ça marche moins bien.

Les gares de triage, ces grands « nœuds » ferroviaires, sont devenues des cimetières de locomotives, qui pourrissent là en attendant un désamiantage trop onéreux. Il arrive même qu’entre les files de locomotives attachées les unes derrière les autres comme des trains complets, on retrouve un vieux cheminot pendu.

Les cheminots ont été les premiers et les plus grands résistants. C’est peut-être cet esprit de résistance qui déplaît aux gouvernements, quels qu’ils soient. En cas de nouvelle occupation, eux une fois cassés, qui s’opposerait ?