mercredi 10 janvier 2018

Coup de trumpette


L’amuseur public n’avait pas prévu qu’un jour il aurait à prononcer un discours grave. Ce jour-là, il fut très mauvais.

Dans les salons de Versailles, un crieur s’égosillait dès que le Roi se levait de sa chaise percée : « Le Roi a fait, le Roi a fait ! » Aujourd’hui, ce sont les couloirs de la Maison Blanche qui retentissent d’un cri de victoire : « Le Président a tweeté ! »

On a beau le critiquer, Trump a le mérite d’avoir réveillé des consciences endormies : les scientifiques, qui croyaient la Science triomphante, les caricaturistes, un peu découragés par la classe inattaquable de Barack Obama, et tous les amateurs de fiction, qui trouvaient la réalité trop plate et les nouvelles trop vraies.

Dans les cours de récréation, les garçons s’amusaient bien au jeu classique de « c’est moi qui ai le plus gros ». Certains garnements ont grossi et vieilli sans grandir ; ils ont gardé la même formule ridiculement virile. Mais le symbole phallique prenant la forme d’un bouton nucléaire, ils ne font plus rire personne.

Dans les poubelles de l’Histoire, on comptait déjà un Génie stable autoproclamé : le Génie des Carpates. 

vendredi 5 janvier 2018

Littéralement


P.O.L pouvait s’épeler en trois lettres ou se prononcer en une seule syllabe, POL, et alors le sigle devenait acronyme, et cet acronyme se confondait avec le prénom de la personne. La totalité du nom se replie dans les lettres initiales ou dans le prénom entier. Ce jeu perecien sur l’identité, à la lettre, donne le vertige. C’est un dispositif prometteur pour un romancier, ou un éditeur qui se cache. Il laisse des orphelins : ses auteurs, et plus encore ceux qui rêvent d’écrire, et qui auraient aimé l’avoir pour premier lecteur.

Le Magazine littéraire sort sa nouvelle formule. J’ai eu en main le premier numéro. Sur la couverture, Le Magazine est en très gros caractères, littéraire en tout petit, en-dessous, caché sous le gros titre, à peine visible. Cache-toi, littérature ! (Écrivant cela, je lis la même remarque dans le blog de Philippe Annocque.)

Dissymétrie de la correspondance : jamais parité ni équilibre, toujours un.e qui commence et un.e qui arrête avant l’autre, pour cause de décès, rupture, désinvestissement. On en perd des lettres, on en brûle, on en fait retour à l’envoyeur, si bien que le corpus, comme on dit, est plein de trous. Sollers publie à part ses lettres envoyées à l’amante. On annonce pour plus tard les lettres reçues. Choix éditorial étrange. Pour doubler la vente ? Le dialogue épistolaire se coupe en deux monologues qui ne se croisent pas. À moins de massicoter les deux livres, et d’en faire un seul en alternant les lettres ?

Quoi qu’on pense sur le fond des discours des Invalides et de la Madeleine, Macron, bon acteur et bon diseur de textes, revivifie l’éloge funèbre, tombé en désuétude depuis Malraux. Aux grands morts les grands mots, mais l’inverse n’est pas faux non plus : c’est par les grands discours que les défunts paraissent plus grands morts que vivants.

Partition pour piano à quatre mains : on comprend bien, les deux pianistes sont côte à côte et utilisent deux fois deux mains. Mais pour les écrivains qui écrivent à deux, genre les frères Goncourt ? L’habitude est aussi de parler d’une écriture à quatre mains. Pourtant, chacun ne tient la plume que d’une main. Sauf si l’on se trouve en présence de modernes Bouvard et Pécuchet installés sur un double pupitre, chacun devant son écran : sur les deux claviers, ce sont bien quatre mains qui s’agitent pour enregistrer les bêtises du discours ambiant.

« Les écrivains ne sont pas des gens enfermés dans leur tour en ivoire » (un écrivain, responsable d’un atelier d’écriture).

Faire la liste des livres que personne n’a jamais lus jusqu’au bout : La Divine Comédie (on s’arrête en sortant de L’Enfer), Don Quichotte, Le Capital, L’Idiot de la famille, Le Capital au XXIe siècle, etc.

mercredi 3 janvier 2018

C’était pas plus mal avant


Les riches ont gagné, définitivement, le capitalisme financier a gagné, par KO et abandon. Rétrospectivement, on prend conscience que toutes les « avancées démocratiques » ont eu pour but d’accroître les richesses des riches en asservissant les peuples atomisés à la gamelle de la consommation. Il y a quelque temps, des rigolos parlaient de moraliser le capitalisme. Le capitaliste devient vertueux quand il s’aperçoit que la vertu lui rapporte plus que la destruction des hommes et des ressources. Si les industriels de l’agronomie se convertissent au bio, c’est que la clientèle se déplace, etc. Le capitalisme est un système résilient : il se répare et s’adapte.

Dans ma jeunesse (disons entre 1967 et 1969), on se déclarait « citoyens du monde », on rêvait d’habiter le village global. Certains allaient jusqu’à déchirer leur passeport. Mais la mondialisation a tué la citoyenneté et la globalisation a rendu le village inhabitable.

Décidément, il y a deux façons de se représenter les rapports sociaux verticaux : la cordée macronienne, le premier tirant les autres vers le sommet qu’il sera seul à atteindre, parce qu’il aura coupé la corde assez vite, fatigué du lest ; et puis, la configuration par la base, le socle portant le poids des profiteurs, comme dans cette gravure de l’époque révolutionnaire, où l’on voit le tiers état pliant sous le poids du clergé et de la noblesse juchés sur son dos.



Il est plus rentable pour un avocat d’être conseiller financier en évasion fiscale que de défendre un lanceur d’alerte qui compromet sa carrière en vue du bien commun.

lundi 1 janvier 2018

Plan com


Note confidentielle, à ne pas diffuser.

1. En interne, avancer des propositions exagérées dont on sait qu’elles ne pourront pas être retenues.

2. Organiser la fuite (Canard enchaîné, Médiapart, ce genre de médias) en lâchant les chiffres les plus gonflés, les mesures les plus radicales, etc.

3. Prendre la température du public : test grandeur nature, sondage d’opinion gratuit. L’opposition se déchaîne, les syndicats menacent, parlent de ligne rouge, les associations de défense se mobilisent, Jacques Toubon fait les gros yeux, les anciens présidents sortent de leur réserve, le Conseil constitutionnel met le gouvernement en garde, etc.

4. Démentir fermement en stigmatisant les médias de caniveau. Utiliser l’expression « rumeurs sans fondement » et appeler à la « responsabilité » des journalistes.

5. En fonction du seuil psychologique de tolérance, annoncer la mesure, qui marque une nette tendance à la baisse par rapport à ce qu’on craignait. Tout le monde s’estimera heureux d’avoir échappé au pire. La mobilisation a payé pour faire reculer le gouvernement.

vendredi 29 décembre 2017

Seul


En ces périodes de fête, comme pendant les grandes vacances et en pic de canicule, les médias affichent une sollicitude particulière à l’égard des personnes seules, isolées, sans famille, en état de « mort sociale ». Rendez-leur visite, consacrez-leur un peu de votre temps, partagez avec eux un moment convivial, etc. Et surtout, foutez-leur la paix. Ils sont fatigués qu’on s’intéresse à eux.

« Mort sociale », je ne connaissais pas l’expression, qui me paraît inventée par un technologue en mal de bons mots. Mais comment appelle-t-on cette pathologie de la connexion, cette dépendance aux alertes et notifications, cet étranglement par le nœud coulant des réseaux de conversation : « vie sociale », peut-être ?

« Enfin ! seul ! […] Enfin ! il m’est donc permis de me délasser dans un bain de ténèbres ! D’abord, un double tour à la serrure. Il me semble que ce tour de clef augmentera ma solitude et fortifiera les barricades qui me séparent actuellement du monde » (Charles Baudelaire, « À une heure du matin », Le Spleen de Paris).

dimanche 24 décembre 2017

Existentiel


Quand on fait appel au passé, il répond toujours présent.

Toute sa vie, André Maginot (1877-1932) a suivi la même ligne.

L’homme du Néant-dertal est sorti de nulle part.

La seiche a fait couler beaucoup d’encre.

En ouvrant la radio ce matin-là, il découvrit qu’il pouvait se définir comme « flexi-végétarien ». Ce fut un choc.

C’est toujours quand il se mettait à pleuvoir qu’il s’apercevait que son parapluie ne s’ouvrait pas. Pourquoi ?

Nos jours sont comptés, depuis le premier, mais on faisait semblant de ne pas le savoir avant que le médecin n’utilise la formule.

Sommé de s’expliquer par le point d’exclamation, le point d’interrogation a répondu que c’était hors de question.

vendredi 8 décembre 2017

Jean et Johnny


On pouvait craindre que la mort d’un écrivain fût éclipsée par celle d’un chanteur, selon la mise en garde ironique de l’académicien lui-même, déconseillant à un écrivain de disparaître en même temps qu’une star, comme Cocteau occulté par Piaf dont le décès avait provoqué le sien par arrêt cardiaque, mais il semble au contraire que l’hommage populaire en préparation pour un « héros » dont on dit qu’il ne mourra pas ait pour effet que le chanteur entraîne l’homme de plume dans son sillage de gloire et confère l’immortalité médiatique à l’Immortel qui, sans l’aide du saltimbanque, eût risqué de disparaître sans retenir l’attention des foules.

Jean d’Ormesson étant entré de son vivant dans ce Panthéon qu’est la Pléiade, il paraît légitime que les fans du rockeur demandent pour lui le Panthéon, le vrai.

Les célébrités âgées retiennent leur souffle : il faut laisser passer un certain temps, après Johnny, pour songer à occuper les médias avec un nouveau deuil national. Il y a peut-être un seuil de tolérance.

Deux journalistes, coup sur coup : « Il a succombé à son concert » ; « Il a donné un cancer géant. »

Le chanteur aux 14 disques d’or, 4 disques double or, 11 disques de platine, 7 disques double platine, 3 disques triple platine et 9 disques de diamant, a été opéré d’une hernie discale.

Quand on dit qu’il fête ses 40 ans, ses 50 ans, c’est de chansons qu’on veut dire. Il n’est pas né tout à fait dans la rue, mais sur scène, oui.

Johnny enterré à Saint-Barth, où il arrivera en hélicoptère, comme au stade de France. Dernière descente du ciel, dernier exil ?

Jean-Philippe Smet et Laetitia Boudou, évidemment, ça fait moins rêver.

Le deuil des sosies est pathétique. « J’ai perdu une partie de ma vie » dit l’un. Deux solutions désormais : ou bien il prend sa place et il devient le vrai Johnny, ou bien il meurt aussi, pour assumer la ressemblance jusqu’au bout.

Métro rebaptisé « Durock Johnny » ; ses fans réunis en l’église Saint-Roch. Là, on dirait qu’ils n’ont pas osé.

Chevalier avait dit au jeune rocker : « Soigne ton entrée. Soigne surtout ta sortie. » Il a soigné la sienne, comme dans une fin de concert, en prévision de laquelle on baisse les lumières, on chante des chansons douces comme des berceuses, on s’éloigne progressivement de la rampe. Il y eut l’annonce de la maladie, quelques photos, des messages espacés, des bruits, des silences. La France retenait son souffle. On savait mais on ne voulait pas y croire. On nous préparait. Il n’y aura pas de rappel.

« M’arrêter là » : c’était un beau titre pour une ultime tournée. Mais elle a été interrompue, et le chanteur a dû repartir après une pause.

Chacun ses souvenirs : pour moi, un disque 45 tours écouté en cachette sur le tourne-disque du fils adoptif du compagnon de ma grand-mère, à Therdonne ; « Retiens la nuit » (dont j’apprends que les paroles sont de Charles Aznavour) recopié sur un cahier de chansons en 6e, avec « J’entends siffler le train », « Elle était si jolie » et peut-être « Tous les garçons et les filles ».